Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

La Fin de Bartleby

L’énigmatique formule du copiste, « I would prefer not to », continue de hanter les esprits longtemps après son invention. Quelle qu’en soit la traduction, elle est devenue pour certains, plus qu’un miroir, comme une raison d’être. Le tour a été réussi à la perfection, qui s’accompagne d’un curieux scotome ou de l’oubli récurrent d’un détail hautement significatif : la fin de la nouvelle et le sort funeste de Bartleby.

Ce récit qui tisse la lecture de Melville et la fin d’un fictif « écrivain de la disparition » est surtout une réflexion sur l’écriture et ce qu’elle implique de renoncement au monde.

Ce qui alors prend fin ici — pour renaître aussi de ses cendres ? —, c’est une certaine époque de la littérature, idéale, avec ses « lecteurs pénétrants », ses affinités électives, ses bibliothèques hantées, sa mystérieuse collection de paperolles, mais aussi ses manies byzantines, ses gloires plus ou moins frelatées, ses impasses. On verra bien où ça nous mène.

Si bien qu’un gouffre bientôt s’ouvre qui sépare sans retour celui qui veut « vivre en lecteur et en écrivain » et la société. Car aucune relation paisible, sereine et dispensatrice de bienfait n’est possible entre celui qui veut « vivre en lecteur et en écrivain » et cette société. On aura sans doute observé, avec la même réprobation que celle que je ne peux à chaque fois m’empêcher d’exprimer, la même protestation, la même contestation que celles que je ne peux à chaque fois m’empêcher de répéter, les tentatives régulières de cette société pour arraisonner les insoumis, mettre au pas les réfractaires, contraindre les rebelles pour les amener, c’est bien le mot, à résipiscence.
Mais, coûte que coûte, opiniâtrement, celui qui veut « vivre en lecteur et en écrivain » résistera. Il contestera. Il protestera. Il alarmera.
Aussi ajoutons-le tout net : celui qui a décidé de « vivre en lecteur et en écrivain » ne peut consentir aucune concession que ce soit, celui qui, rapport à « sa vie intérieure », a décidé de « vivre en lecteur et en écrivain » ne peut accepter la moindre contrainte que ce soit qui viendrait s’attaquer à sa « zone de confort », au calme, au silence et à la solitude qui la définissent en premier lieu.

Th.B.

Thierry Bouchard

Thierry Bouchard est né à Auxerre (Yonne) le 3 février 1959. Il vit à Orléans. Enfance à Briare puis à Gien (Loiret) où il suit ses études secondaires jusqu’en 1977. Agrégé de Lettres, il enseigne à Orléans. Fonde la revue Théodore Balmoral en 1985 et la dirige jusqu’en 2014. Publie soixante-quatorze numéros (plus de mille textes de plus de deux cent cinquante auteurs, parmi lesquels Marc Bernard, Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Jacques Borel, Henri Calet, Guido Ceronetti, Charles-Albert Cingria, Marcel Cohen, Pascal Commère, Charlotte Delbo, André Dhôtel, Alfred Döblin, Louis-René des Forêts, Jean Follain, Christian Garcin, William Goyen, Pierre Girard, Bohumil Hrabal, Edmond Jabès, Philippe Jaccottet,

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