Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

Petit enfer de Turin

Traduit de l'italien
par Angela Guidi avec la collaboration de Vera Milan-Primevère

Stupéfiante est l’indifférence de l’édition française pour un penseur, écrivain, traducteur et artiste dont l’œuvre est sans doute mal adaptée aux tiroirs du rangement idéologique et aux canons de la distraction culturelle : Guido Ceronetti. Ce petit livre singulier sur Turin tente aussi de rappeler au lecteur hexagonal la présence d’un contemporain que Cioran avait élu au premier rang de ses admirations.

Petit enfer de Turin : Ceronetti se penche sur la ville qui l’a vu naître, avec une distance et pourtant une familiarité qui est celle d’un chroniqueur urbaniste dont les racines ne tiennent nullement à quelques avenues ou quartiers mais sont toutes faites d’innombrables mythes, et dont la cosmogonie mêle les plaies de l’Égypte et celles de la Fiat, d’illustres boxeurs et des héros antiques, des Turinoises aux visages disgraciés par la brutalité des mœurs et de cyniques Eyrinies hantant les souterrains d’une ville livrée à la puanteur de l’air et à la discordance sociale sous toutes ses formes.

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Citoyen indéfectible de « Jérusathènes », le piéton de Turin qui flâne et raconte ici ne cultive pas une manie d’écrivain local : si ses regards et ses pensées sont des flèches, l’archer a toujours en visée deux cibles invisibles désormais dans ces mégapoles que l’on dit encore civilisées : la beauté du monde et la dignité de l’âme, du moins ce qu’il en reste à l’ère des foules administrées et des sensibilités délabrées.

Un portrait plein d’ironie de son père, une réflexion implacable sur le terrorisme (après l’assassinat par les Brigades Rouges d’un de ses amis, journaliste de la Stampa), une visite en compagnie du maire dans un campement Tzigane ou parmi les plaies de l’hospice, une digression sur l’analyse au carbone 14 du Suaire au cœur d’une ville spirituellement dévastée, telles sont les voies qu’emprunte Guido Ceronetti pour nous faire traverser avec lui une cité mutilée et ses revenants muets.

Guido Ceronetti

Guido Ceronetti, né en 1927, mort en 2019, est un poète, penseur, traducteur, dramaturge et marionnettiste italien. Humaniste, d’une immense érudition, Guido Ceronetti commence dès 1945 à écrire pour divers journaux italiens. Depuis 1972 il collabore notamment régulièrement au quotidien national La Stampa.En 1970, il crée le Teatro dei Sensibili, en compagnie de sa femme Erica Tedeschi, avec laquelle il monte des spectacles d’appartement (les spectateurs se nomment alors Federico Fellini ou Pier Paolo Pasolini) puis itinérants, de « marionnettes idéophores ».Ceronetti est l’auteur d’une œuvre de réflexions et d’aphorismes, ancrés dans une tradition judéochrétienne et antique, portant une critique farouche de la société de masse (seuls

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