L’homme sans monde

Traduit de l'allemand
par Christophe David

Ce volume est constitué de textes, réunis par Anders en 1984, portant sur l’art et la littérature. Ce sont des textes de différentes époques (le plus ancien, l’étude consacrée à Berlin Alexanderplatz, date de 1931, le plus récent, une étude des 87 paraboles de Brecht regroupées sous le titre Histoires de Monsieur Keuner, date de 1979) mais renvoyant tous à des écrivains et artistes représentant une certaine modernité littéraire et artistique. Cette modernité, Anders ne se contente pas de souligner les ruptures formelles qui la caractérisent. Ces œuvres ne sont pas pour lui des objets contingents. L’étude consacrée à Berlin Alexanderplatz est autant une contribution à l’anthropologie philosophique qu’une étude littéraire et contient déjà des éléments du premier tome de L’Obsolescence de l’homme ; l’étude consacrée aux paraboles de Brecht — sur lesquelles s’était déjà penché Walter Benjamin — est menée par le fabuliste auquel on doit tant de « paraboles » molussiennes.

Que l’homme soit « sans monde » renvoie pour Anders à plusieurs niveaux d’approche : les « Hommes sans monde » sont d’une part les pauvres, les précaires et les chômeurs dans la société capitaliste, mais ce sont aussi tous les hommes en tant que par essence, ils sont « non fixés » et devant « à chaque époque, en chaque lieu, voire jour après jour » se donner un monde. La perspective historique de cette anthropologie philosophique, dont Anders rappelle ce qu’elle doit à Marx et en quoi elle s’inscrit en faux contre l’être-au-monde heideggérien, donne son style singulier à la critique andersienne et s’inscrit dans le sillage des travaux de Max Scheler et Helmuth Plessner. Enfin, la problématique de l’Homme sans monde prend un nouveau sens à l’époque du multiculturalisme, où intériorisant tant de mondes différents, l’homme n’a finalement plus de monde propre.

À une introduction magistrale succèdent cinq « chapitres » regroupant des études consacrées à trois écrivains (Alfred Döblin, Bertolt Brecht et Hermann Broch) et deux artistes (John Heartfield et George Grosz). À l’exception de Heartfield, Anders a bien connu ces écrivains et artistes ou au moins échangé avec eux.

Günther Anders : philosophe et essayiste allemand (1902 – 1992). Élève de Husserl et de Heidegger, contemporain et proche d’Adorno, de Jonas ou d’Hanna Arendt, son œuvre, tournant délibérément le dos à la philosophie académique, est l’une des plus radicales et rigoureuses critiques de l’industrialisation du monde. Il est l’auteur de nombreux essais consacrés au nucléaire, et des deux tomes de L’Obsolescence de l’homme.

Günther Anders

Günther Anders (1902 – 1992) occupe une place à part dans le collège philosophique de son temps. Il fut l’élève de Husserl, de Cassirer, de Scheler et de Heidegger (auquel il s’opposa radicalement dans un essai paru en 1948, Sur la pseudo-concrétude de Heidegger, Sens&Tonka, 2003) et son œuvre est contemporaine de celles de Benjamin dont il était cousin, de Levinas (qui traduisit l’un de ses premiers textes) ou d’Hannah Arendt dont il fut le premier mari. Son parcours est celui de l’exil : hors de son pays d’origine, puisqu’il émigra en France puis aux Etats –unis de 1933 à 1950 et ne voulut pas

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