Eugène Atget, Poète matérialiste

C’est une femme, elle-même photographe, Bérenice Abott, qui aura eu l’intuition de sauvegarder le travail, à la fin colossal, d’un homme que ses contemporains goûtaient peu. Il avait justement pour vocation de voir et de capter, sensiblement, les derniers rayons d’une lumière et d’une vie, à la fois pauvre et luxueuse, qui animaient une ville au temps que la frénésie du progrès et du retour sur investissement ne l’avaient pas encore complètement bousillée. Ce qui demeure alors sous nos yeux, dans ces rues que l’on peut croire désertes, ce n’est pas seulement le détail du Paris englouti, c’est la douleur de savoir qu’il va l’être, la tendresse aussi pour un monde où l’homme n’est pas encore un étranger.

Il ne se déroba pas aux conventions d’élégance, de fini, de travaillé sans le paraître. Il les brisa. Il ne reproduit pas les poncifs du joli et du pittoresque, il inventa le sien ; en quoi Baudelaire trouvait le poinçon du génie.
[…]
Plutôt que dépeuplées ses photographies sont silencieuses. D’un silence particulier, atgétien ; en quoi la lumière des longues secondes d’exposition se convertit, qui détache l’image du monde ambiant et lui fait comme un reliquaire.

Agrémenté de six reproductions de photographies.

Baudouin de Bodinat

Il a contribué à la revue Conférence et aux numéros 4, 10, 11, 12, 13 et 14 de la revue fario. À l’automne 2018, il a fondé, avec Marlène Soreda, la revue Dernier carré (4 numéros parus).

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