Baudouin de Bodinat, l’alter-réactionnaire

Jérôme Leroy

« On ne sait rien, ou presque, de Baudouin de Bodinat. La chose est suffisamment rare pour être signalée en ces temps où tout un chacun laisse plus ou moins volontairement, souvent plus que moins d’ailleurs, des traces de son existence vacillante sur le Net et les réseaux sociaux, réalisant ainsi le rêve le plus fou de tout policier politique depuis la nuit des temps : une population qui se fiche elle-même. Certains disent que Baudouin de Bodinat n’existe pas, qu’il s’agirait d’un collectif d’auteurs, un peu comme le Comité invisible à l’origine de L’Insurrection qui vient, cet opuscule encore dans toutes les mémoires qui provoqua vers 2008 un grand émoi dans la toute nouvelle DCRI qui vit là la preuve de l’existence d’un nouvel ennemi intérieur, comme on dit. D’autres prétendent que Baudouin de Bodinat est photographe ou encore reclus dans une forêt, à la manière d’un Thoreau refusant de participer à la vie des hommes et à la catastrophe en cours.

Baudouin de Bodinat s’était fait un peu connaître dans les milieux de la pensée radicale, postsituationniste, en publiant deux volumes en 1996 et 1999 intitulés La Vie sur Terre, réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes. Le volume de 1999 indiquait tome second sur la couverture. Ce qui en bon français, et Baudouin de Bodinat en écrit un magnifique, indiquait qu’il n’y en aurait pas de troisième. Et de fait, à part une réédition en 2008 en un seul volume augmenté de deux notes additionnelles et d’un essai paru il y a deux ans sur Eugène Atget, poète matérialiste, un photographe du Paris au tournant des deux siècles derniers, notre mystérieux auteur s’était tu. On ne s’étonnera pas du choix d’Atget pour Baudouin de Bodinat dont l’œuvre est tout entière une recension mélancolique, hautaine, désespérée des ravages de la modernité, particulièrement sensible dans les villes qui changent hélas, comme on le sait depuis Baudelaire, plus vite que le cœur d’un mortel. »

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Eugène Atget, Poète matérialiste

C’est une femme, elle-même photographe, Bérenice Abott, qui aura eu l’intuition de sauvegarder le travail, à la fin colossal, d’un homme que ses contemporains goûtaient peu. Il avait justement pour vocation de voir et de capter, sensiblement, les derniers rayons d’une lumière et d’une vie, à la fois pauvre et luxueuse, qui animaient une ville au temps que la frénésie du progrès et du retour sur investissement ne l’avaient pas encore complètement bousillée. Ce qui demeure alors sous nos yeux, dans ces rues que l’on peut croire désertes, ce n’est pas seulement le détail du Paris englouti, c’est la douleur de savoir

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