Autoportrait de l’auteur en passant

Autoportrait de l’auteur en passant, de Jean Roudaut propose une réflexion sur la relation qu’entretient l’écrivain à ses contemporains, l’auteur à la foule et au monde, s’inscrivant dans le sillage des études de mœurs écrites par Balzac. Composé à la manière de Divagations de Stéphane Mallarmé, il mêle étude et récits.

Flâneur solitaire expérimenté, le passant lettré se souvient de « L’homme des foules ». Celle des estivants et des touristes, lors d’une retraite en bord de mer, est devenue le signe et l’agent d’une moderne barbarie : vitesse et bruit, frénésie des possessions, fin des villes et de l’obsolescence des cimetières. Mais cette brutalité se retourne aussitôt vers celui qui ne s’y accommode pas, s’ensauvage aux yeux du grand nombre, et finit par écrire, avec Ovide : « Le barbare, c’est moi, moi que personne ne comprend ».

Les petits dieux qui habitaient les jardins et qui guidaient les gestes amoureux entraînèrent le grand Pan dans leur négligence. On ne vit plus la lumière dans les épines, et dans le pauvre un sauveur. On faisait l’aumône sans parole ni charité. L’héritage ne fut plus spirituel mais financier. L’amour devint une conquête de pirate : on prenait, on jetait. On ne s’enivrait plus, ni de vin, ni de rêve, ni de bonheur. La vitesse s’était emparée des êtres et délirait en eux. […]

Au cœur du livre et de la maladie du temps, le long récit d’un vieillard en son hospice, passant mortel aux prises avec un médecin saisi par le démon de l’érudition et des paradoxes, Cottard expert en lieux communs et en désinvolture, inaccessible à la souffrance, indifférent à l’apaisement, image propitiatoire du savant que sa lucidité expose à l’ineptie, autre figure du barbare menaçant l’auteur, de l’intérieur cette fois.

Plus loin, le récit « Un souvenir superflu », sonne comme souvenir d’enfance fabulé (« d’une façon de faire de la littérature une activité souterraine, j’ai déduit des souvenirs fondamentaux. En fait l’enfant ne fut pas plus jardinier que je ne fus grammairien. ») et annonce cependant une rupture dans la généalogie des destins, indissociable d’une nouvelle étape dans l’histoire des sociétés.

Jean Roudaut

Jean Roudaut : essayiste et romancier, né à Morlaix le 1er juin 1929. Agrégé de lettres, il a été professeur de littérature française. Il a enseigné, entre autres, dans les universités de Salonique, de Pise, de Fribourg.  Après avoir écrit l’un des premiers livres sur Butor (Michel Butor ou le Livre futur, 1964), des romans (Les Prisons, 1974) et des récits (La Chambre, 1968), Roudaut s’est imposé comme un spécialiste des rapports entre littérature et peinture avec Une Ombre au tableau (1988) et Le Bien des aveugles (1992). Ses essais sur Les villes imaginaires dans la littérature française : Les Douze Portes (1990), sur l’évocation des bibliothèques dans la littérature et la

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