Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

Lecteur des voix : promenade rêveuse à l’invitation d’un glossaire

Jean-Claude Rollet

Il arrive parfois qu’avant même d’ouvrir un livre, le futur lecteur soit séduit par l’objet qu’il représente et le plaisir est comble quand il n’est pas lié à un élément de couverture surajouté, photographie ou dessin par exemple, mais bien par une esthétique intrinsèque à l’ouvrage, comme ici son format si bien adapté à la préhension de la main et qui fait songer à l’harmonie du rectangle d’or, tant ses proportions sont parfaites, ainsi que la couleur parcheminée de sa couverture, le rose sépia de ses titres et écrits de présentation. Il s’y ajoute la petite gravure assez énigmatique qui réclame la loupe et à laquelle sera associée un peu plus loin la locution latine « Piscis hic non est omnium » : ce poisson-là n’est pas pour tout le monde, phrase qui fut placée par Denis Diderot en exergue de sa première œuvre. Le livre de Laurent Danon-Boileau Voix des racines, se présente donc comme un précieux coffret et l’on n’est qu’à peine surpris en l’ouvrant, d’y trouver des mots dont le sage ordonnancement ne dissimulera pas longtemps la révélation de l’étonnante puissance de leur essence. 

Trop souvent, la vie quotidienne nous confronte et nous habitue à une maltraitance des mots. Particulièrement en communication verbale, on les trouve embrigadés sans respect dans d’insipides logorrhées qui colonisent les espaces de paroles pour mieux endoctriner l’auditoire. Les discours sont déversés à flot continu, cataractes déferlantes, juxtaposant leurs fragments raccordés en d’interchangeables séquences, sans même s’octroyer l’espace d’une respiration. Les mots deviennent des esclaves qui en sortent usés, rincés, vidés de leur substantifique moelle, errant comme des âmes en peine à la recherche de leurs racines dont ils furent arrachés par l’ouragan verbal. L’auditoire consterné rêve d’assister à une pensée en état d’élaboration, confrontée aux embûches de la maîtrise du verbe, intégrant des silences, prenant le temps nécessaire pour parvenir à convertir les mystérieux mouvements de son flux mental en des mots adaptés venant à sa rencontre. Comme la déesse du poème de Parménide, cette pensée génératrice d’elle-même à travers les mots, pourrait dire : « Peu importe par où je commence puisque je reviendrai sur mes pas ». Tout se passe comme si la pensée ne devenait langage qu’en dialoguant avec ce dernier.

Voix des racines est un havre pour les mots. Ils s’y ressourcent à leur contact après avoir navigué sur l’océan du langage. […]

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Voix des racines

Force est de se rendre à l’évidence : les mots ne sont pas à notre service.  Ils sont lourds d’exigences presque végétales et nous imposent leur tradition. Seule l’étymologie, source constante d’étonnement, met au jour leur murmure antique. Prenons, au hasard, le diable. Oui, pourquoi pas le diable ? C’est l’être qui sème la discorde entre les humains. Il les séduit, il les sépare en leur promettant ce qui excède leur condition et par là les condamne à ce qu’on dit être leur perte. Or le terme résulte de l’association du préfixe dia– et de la racine ble/bole du grec βάλλειν (ballein).  Dia– marque un mouvement qui perce un corps et le sépare en deux. βάλλειν exprime le fait de lancer. En sorte que l’ensemble désigne le mouvement d’un trait qui perce un corps et disloque ses membres, explosant son identité. Le

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