Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

L’anthropologie de Günther Anders

Paul Bernard-Nouraud

Le volume qui paraît sous le titre L’humain étranger au monde rassemble divers textes de Günther Anders (1902 – 1992) se rapportant à la conférence éponyme qu’il prononça en 1930. Beaucoup sont inédits, certains inachevés, quelques-uns se répètent, l’ensemble donnant à première vue l’impression d’une liasse de feuillets épars plus ou moins difficiles à déchiffrer, mais d’où s’échappe presque à chaque page un éclair de pensée nouvelle.

Non des éclairs isolés, cependant, en ce qu’à chaque fois qu’ils frappent c’est une constellation qui se dessine – Anders dirait une « généralité », d’où le sous-titre : Une anthropologie philosophique. Ni des instantanés, car ce qu’ils éclairent l’est durablement ; son anthropologie fonde une pensée, qui est aussi une critique. 

De Heidegger d’abord, qui, écrit Anders, en posant que « la vie est en général un “être-déjà-dans-le-monde” […] tranche le problème en considérant le fait même qu’on le pose comme absurde, passe finalement à côté du fait troublant de ce questionnement séculaire ». Si ce fait trouble effectivement la philosophie, explique plus tard Anders dans « Besoin et concept », en 1936 – 1938, c’est précisément que le besoin y dérange le concept.

On peut certes admettre avec Heidegger que l’on « est toujours déjà “dans le monde », concède alors Anders, mais y être ne veut pas dire pour autant qu’on soit « déjà auprès des choses qui constituent ce monde ». Entre l’être et le monde subsiste en effet à ses yeux une distance que le besoin fait sentir, qu’il fait ressentir comme irréductible puisque le besoin persiste.

« Même celui qui meurt de faim et qui ne peut pas s’approvisionner en nourriture est “dans le monde”. Mais il ne serait pas contre l’idée d’échanger le monde contre un rôti », glisse Anders. En confrontant le théorique au prosaïque, son analyse ne signale pas simplement l’idéalisme inavoué de la philosophie heideggérienne, elle pointe aussi comment le besoin révèle à la fois l’étrangeté radicale de l’homme au monde (son « extranéité », qui traduit l’allemand « Weltfremdheit ») et ce qui, dans ce monde, lui résiste. 

Parce que le lièvre résiste au chasseur qui a faim en le faisant courir derrière lui, écrit par exemple Anders, « cette résistance (la rapidité) est en fait la première propriété du lièvre. Elle est vraiment sa propriété propre, c’est-à-dire précisément ce qui empêche qu’il devienne ma possession » ; « la propriété d’un objet est donc le pouvoir de cet objet de ne pas devenir ma possession ». Autrement dit, son pouvoir de maintenir une distance apparaît comme la donnée essentielle de la relation d’extranéité qui s’impose à l’homme et le définit à l’égard du monde comme « être-dans à distance ».

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L’Humain étranger au monde

Si l’un des gestes les plus significatifs de Günther Anders fut d’accepter de sortir du langage technique de la philosophie académique en raison de l’urgence qu’il y avait à penser et à intervenir devant la destruction à l’œuvre dans le siècle, on aurait tort d’oublier que sa conception de l’obsolescence de l’homme repose d’abord sur une tentative de discernement de ce qu’est cet humain qui n’a plus cours. Le présent volume se présente donc comme prolégomènes et socle de ce qui deviendra la critique impitoyable de son époque, qui est aussi la nôtre.  L’anthropologie philosophique dont il est question ici, dans le sillage de Max Scheler

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