Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

Une belle jouissance esthétique

Alexander Dickow

Le poète Henri Droguet nous accorde le plaisir d’une série de récits avec Faisez pas les cons ! Il assume, pour la seconde fois après Albert &Cie, les dangers de la narration proprement dite. Albert, personnage éponyme d’Albert & Cie et double décalé de l’auteur, revient dans la plupart des contes de Faisez pas les cons ! Ces huit récits sont en vérité des versions remaniées de textes rédigés dès l’origine de la vocation littéraire de l’auteur.

L’avertissement du titre reste lettre morte pour des personnages qui, de manière générale, font décidément les cons selon l’abondance infinie des tares humaines. Le récit intitulé justement « Faisez pas les cons ! » met en scène l’oncle du narrateur, qui tue la jeune femme qu’il entendait violer. Dans « Bords perdus », un groupe d’habitants se lance dans de pitoyables parodies de cérémonies religieuses, menées par un prêtre aussi navrant que ses ouailles désoeuvrées. Ces personnages sont les rescapés d’un désastre : l’effondrement d’un immense palace balnéaire, qui vide la ville portuaire voisine de toute activité économique et qui laisse un vaste champ de boue post-apocalyptique, décrit avec une immédiateté sensuelle remarquable :

Les eaux se retirèrent plus loin que plus loin, et le port, progressivement asséché,
resta coupé du nouveau rivage par quelque trois cents mètres de steppes minéralisées et de vasières pestilentielles. […] Les répliques inopinées du cataclysme déclenchèrent pendant des mois des désordres telluriques supplémentaires. Dans les profondeurs de la baie, le socle hercynien réputé inbougeable depuis des millions d’années s’effondrait localement, fosses et puits absorbaient en floc-floquant les fanges immondes.

Des monstres ne tardent pas à surgir de cette vase diluvienne :

Les tronçons du môle de grès rosé qui avait circonscrit le havre s’encroûtaient de végétations coriaces, biscornues, vertes et noires ; des crabes gris à moirures bleues s’émiettaient sur les glaises. Il en arrivait par milliers au moment des vives eaux, que le reflux piégeait et qui se putréfiaient, se pulvérisaient puamment. Puis l’espèce muta et l’on vit apparaître des spécimens surdimensionnés, blindés amphibies, dont les redoutables pinces fauchaient l’air empuanti, cisaillaient et broyaient.

De telles descriptions, riches en détails sensuels, forment le socle de Faisez pas les cons ! qui tire un parti magnifique du paradoxe suivant : l’objet décrit devrait susciter dégoût et répugnance, tandis qu’il en jaillit une belle jouissance esthétique.
« Nord-Ouest » semble presque faire écho à La Chute de Camus. Là où Clamence entend un suicidé tomber à l’eau derrière lui, le narrateur (est-ce Albert?) de « Nord- Ouest » pousse accidentellement un homme à l’eau : « Il a basculé par-dessus bord. Sans un mot. A coulé tout droit, sans un mot, comme une pierre, dans le bouillonnement des eaux noires. » Au lieu d’être hanté par la culpabilité, tel Clamence, ce narrateur est d’emblée arrêté par le « brigadier Paul Saint-Esprit », comme si la justice divine s’était incarnée pour l’occasion, apparition fantasmatique, parodie de Deus ex machina venu redresser l’injustice d’une mort insensée. C’est le surgissement d’un personnage à la place du moralisme attendu : dans Faisez pas les cons ! il n’y a jamais lieu d’épiloguer sur le non-sens de l’existence.
Comme le suggère le nom du brigadier, la religion est une obsession constante dans cet univers de déréliction : les divers SDF des contes évoquent les décors de Céline et ceux de Beckett, où aucun Dieu ni même quelque pauvre Godot ne vient sauver quiconque (quoique ce ne soit pas si sûr chez Droguet); où la misère humaine reste sans grandeur, faute de pensée, si ce n’est celle d’Albert.
On y trouve également le politique : «« Vive le Front popu ! ‑Oh moi, vous savez… », ai-je commencé, mais je n’ai pas vraiment le courage d’aller plus loin. » Car le politique dans le monde de Faisez pas les cons ! n’est guère qu’une connerie et une vanité de plus.
Faisez pas les cons ! se déroule dans les mêmes payages que les poèmes d’Henri Droguet ‑ceux de la lande, des falaises et des côtes pluvieuses de Bretagne- le plus souvent désespérément mornes. Le style passe de la concision extrême ‑qu’exige l’évocation de rapports humains aussi nus que possible- à l’exubérance d’une description débordant de toute part. Dans « Bords perdus » les forces géologiques si puissamment évoquées font contraste avec le comportement dérisoire des êtres humains qui subsistent près de la station balnéaire disparue : si Dieu il y a, il est de l’ordre des vastes bourrasques et des mers incommensurables auprès desquelles l’être humain est quantité négligeable.
Tout comme dans Albert & Cie, les récits de Faisez pas les cons ! sont parsemés de citations : « On ne part plus, nom de Dieu ! » annonce le narrateur de « Confessions d’un enfant du demi-siècle », écrivain raté aux élucubrations fantasques ; il fait ainsi écho au Rimbaud de « Mauvais sang ». Mais la chasse aux citations masquées, aussi amusante soit-elle, ne vaut pas les réjouissances de la voix de rogomme d’Albert et de ses doubles : «« On m’appelle Albert. ‑Ça tombe bien, moi aussi »», disent les deux Albert du conte « Un, deux, trois ». Cette voix rugueuse, rocailleuse (ressemblant drôlement à celle du poète lors de ses lectures) et à l’oralité marquée est pourtant mâtinée d’un accent savant : tel narrateur, par exemple, n’hésite pas à recourir à des termes soutenus comme « tellurique » et « hercynien ». Chez Henri Droguet, la voix des déshérités, dont l’itinérant Albert dans ses cabanes provisoires, rejoint celle de la grande littérature – prouvant, s’il en était besoin, que nous sommes tous aussi démunis qu’Albert face aux vents violents du monde.

[ Alexander Dickow est un écrivain, traducteur et chercheur de nationalité américaine. Il enseigne la littérature ainsi que la culture françaises et francophones à Virginia Tech (Virginie, Etats-Unis). Il est notamment l’auteur d’un essai critique intitulé Le poète innombrable. Cendrars, Apollinaire, Jacob (Hermann, 2015); du recueil de poèmes bilingue Caramboles (Argol, 2008); de la plaquette de poèmes en anglais Trial Balloons (Corrupt Press, 2012); et d’une oeuvre hybride en français Rhapsodie curieuse (Louise Bottu, 2017). En préparation : le recueil de poèmes Appétits et un essai critique intitulé Max Jacob et le cinéma.]

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