Sur Au fond de la couche gazeuse

Laurent Albarracin

Écartons d’emblée les étiquettes plus ou moins glorieuses ou infâmantes qu’il serait trop tentant d’accoler à cette écriture et son idéologie supposée : antimoderne, technophobe, post-situationniste, catastrophiste, anti-industrialiste, etc. Une fois évacués ces mots creux et réducteurs s’ils ne sont qu’une mise en boîte journalistique appliquée à toute pensée critique de notre « modernité tardive », que reste-t-il ? Un chant. Un chant éminemment paradoxal puisqu’il est un chant de ruines, sans jeu de mot. Un grand chant de la déploration. Et pourquoi pas, après tout. La déploration, quand elle est maniée avec autant de brio que sous la plume d’un Bodinat, a ceci de paradoxal qu’elle chante ce qui n’a plus lieu parmi les signes manifestes de sa disparition. Que ce qu’elle exalte, elle l’exalte en creux au sein même de ce dont elle se désole. Par son refus catégorique du sort qui nous est fait, des conditions inhumaines qui nous sont imposées, elle magnifie l’intelligence et la rage d’exister malgré tout, malgré cela où nous sommes plongés à notre corps défendant et qui vise justement à annihiler celles-ci.
 
Comme une suite à La Vie sur Terre (1) et, ainsi que l’indique la mention des dates en sous-titre, une version actualisée et chroniquée de celui-ci, le livre constate encore et toujours le « progrès » accéléré, affolé même, de l’idéologie destructrice du progrès telle qu’elle apparaît dans la forme numérisée, technolâtre plus que jamais, expansionniste qu’elle prend aujourd’hui. Ça n’est pas ou plus que la catastrophe est devant nous, que nous allons dans le mur, mais que nous y sommes, que le mur se referme sur nous et pétrifie le moindre de nos gestes, réduit à peau de chagrin le moindre espace de liberté, ossifie, réifie, rend cartilagineux les plus petits interstices où nous avions encore naguère la possibilité de faire usage de notre humanité. Ce rétrécissement du domaine du vivant, qui est aussi bien une expulsion du dehors, de la nuit, du silence, du négatif en général, une privation de la spiritualité et de l’âme dans nos vies telles qu’elles sont industriellement gérées, manipulées par l’Âge technique qui s’impose partout et profondément dans l’individu, ce rétrécissement, donc, Baudouin de Bodinat le voit dans toutes sortes de signaux de la modernité qui devraient nous alerter mais qui ne font que nous assourdir et nous anesthésier  : accélération du temps, expansion réalisée de la téléphonie mobile, de la numérisation et de la publicité de soi via les réseaux sociaux, multiplication des possibles virtuels qui empêche toute présence au monde, âge de l’accès qui se substitue à toute véritable accession à ce qui est, externalisation de la mémoire qui va jusqu’à une délégation de notre capacité d’imagination aux algorithmes, « clarté trompeuse » qu’apporte l’habitude de l’électricité, massification de tout, dématérialisation des choses, pollution galopante, alimentation industrielle, consommation effrénée comme mode d’existence, démographie incontrôlée, nature conquise par « l’aménagement du territoire », habitat uniformisé et laid, machinisation des corps, augmentation de l’emprise des techniques de management sur le psychisme, etc., etc. Bref, c’est un cauchemar éveillé dans lequel nous évoluons, où la débilité des organismes altérés par un tel totalitarisme invisible et doux (car participatif) le dispute à la dégénérescence morale et intellectuelle qui l’accompagne, où la pensée n’a plus même la possibilité de sortir du rang des assassins puisqu’elle est touchée elle-même par un processus d’obsolescence comme programmée.  
 

Suite de l’article.

Au fond de la couche gazeuse

Comme on s’informe des moeurs et usages d’une colonie animale en observant à bonne distance ses foyers d’attroupement, ses circulations saisonnières, ses activités significatives, il est indispensable d’examiner l’état actuel de la collectivité humaine et l’esprit qui l’anime en tâchant de se projeter, autant que possible, en dehors ou au-delà de ce « Dôme » d’ondes électromagnétiques qui la retient captive (à plus de sept milliards se gênant d’être entassés là sans issue). Et tout autant d’essayer de saisir ce qui se tient comme pensées et sensations frustes derrière l’expression neurasthénique de ceux que l’Âge numérique a assujetti à ses écrans. Des observations, des relevés

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