Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

En attendant la fin du monde

Michel Crépu


Ce n’est pas demain la veille que l’on verra soudain Baudouin de Bodinat « en une » de Match, devisant pour les lecteurs avec un hologramme de José Bové. Mais qui sait, après tout ? Ce Savonarole de province, de lointain cousinage avec les « situs » de la première heure, écrit parfois des ouvrages du genre de celui qui paraît aujourd’hui aux Éditions Fario. En attendant la fin du monde, écrit à la plume d’oie macérée dans l’alcool (cinq ans minimum), fait suite au précédent : Au fond de la couche gazeuse, lequel faisait suite à La vie sur terre, dont le titre résume tout. Il se pourrait bien, un de ces jours, que l’on s’avise qu’il y a là un bonhomme qui a quelque chose à dire. Nous sommes en présence d’un individu qui ne comprend pas pourquoi le temps ne sort pas de ses gonds, à force de sottise et de cupidité. Dieu lui-même, aux premiers temps de la Genèse n’avait pu retenir une moue de dégoût devant le comportement des créatures humaines lâchées en pleine nature. Les siècles ont passé là-dessus et l’observation du philosophe Lamarck – cité par l’auteur – n’a jamais été aussi juste : « On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable. » Comprenne qui pourra cette façon d’aller au pire, irrésistiblement. Il faut croire, cependant, qu’il y a de la résistance et ce livre le prouve, tant le ton de Bodinat excelle dans l’ironie peu portée au sermon. Ce livre est à la fois implacable et sourdement ému de son sort d’être humain. On sent chez lui une mélancolie pour les temps enfuis où il y avait encore des « destins ». On dirait qu’un vieux lion veille à la porte de cet apocalypticien, comme jadis au désert avec les grands ascètes. La nature humaine s’en moque, elle a plus drôle dans ses cartons. Et Bodinat d’ajouter : « Et elle n’y peut rien si l’heure a ainsi sonné pour elle de se connaître et de se juger. » Comme naguère Cioran ricanait du fond de son Voltaire dépenaillé, Bodinat traite le monde à la manière du photographe Eugène Atget auquel il a déjà consacré un ouvrage, Eugène Atget, poète matérialiste. On peut gager sans risque que l’auteur accepterait ce patronage. Il y a d’ailleurs onze photographies de Bodinat dans ce livre aux dernières lignes si étrangement bouleversantes : « Nous n’avons obtenu qu’une faible partie des bonheurs pour lesquels nous étions nés. » C’est dire que l’ascète reclus a encore une petite faim de beauté. Une fringale, même.