Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

Un dénuement

Arthur Adamov

Si Arthur Adamov, dont le théâtre fut salué et ardemment porté par quelques amateurs remarquables – d’Artaud à Vilar en passant par Paulhan –, fut un temps considéré comme le pair d’un Beckett ou d’un Ionesco, la pérennité de cette reconnaissance apparaît tout aussi incertaine, et à la fin tronquée, que le fut sa vie. Et, peut-être comme cette vie elle-même, confiée par on ne sait quelle Moire aux mains d’une petite poignée de fidèles. Gilles Ortlieb en fait partie.

Une enfance choyée de « petit barine », à Bakou, emportée par les grands remuements du début du siècle : épidémies, guerre, révolution. Une adolescence vouée aux chambardements, à l’errance entre l’Allemagne et la Suisse, à l’effondrement d’une famille ruinée. Puis l’arrivée du jeune Arthur Adamov dans le Paris d’après-guerre et à Montparnasse où il rencontre artistes et écrivains. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il se lie d’une amitié durable avec Roger Gilbert-Lecomte. Le coup de grâce à une éducation sentimentale cahotée sera porté par le suicide de son père. La Seconde Guerre, un internement au camp d’Argelès, la mort de Roger Gilbert-Lecomte viendront par là-dessus entraver encore un peu plus son rapport au monde.

De ce paysage dévasté vont émerger une œuvre de prose d’abord et ensuite un théâtre dont il dira qu’il est plus celui de la « séparation » que de l’absurde : « Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer. Mais je suis séparé ».

Plus tard, ce sera l’attrait de Brecht et d’un art qui s’affronte aux brutalités de la machinerie collective et de l’histoire, puis de nouveau la prose tout à tour désolée et fulgurante du Journal et, malgré une sorte d’ancrage social retrouvé, le traître secours de l’alcool. Jusqu’à ce point final qu’il prendra le soin d’écrire de sa main.

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Loin, très loin des crucifiantes études sur la vie et l’œuvre, ce livre n’est ni un essai, ni une biographie : c’est un portrait. Bref mais précis, énergique mais toujours délicat, sobre mais incroyablement expressif.

L’écriture de Gilles Ortlieb est à la hauteur de ce qu’appellent son titre et son objet : elle est d’une simplicité subtile, exigeante. De celles vouées à la douleur d’un homme, à son secret, qu’aucun traité n’épuise mais qu’un souffle, comme sur une braise, parfois, illumine.

Un dénuement est accompagné de trois témoignages décisifs : ceux de Laurent Terzieff, de Pierre Minet (fondateur avec Daumal et Gilbert-Lecomte du Grand Jeu), et de Jacqueline Autrusseau, qui fut l’épouse d’Arthur Adamov.

Gilles Ortlieb

Gilles Ortlieb est né en 1953 à Ksar Es Souk (aujourd’hui Errachidia au Maroc). Il est poète, prosateur, essayiste et traducteur.« Rentré » en France dans les années soixante, il fait sa scolarité au pensionnat du lycée Michelet, à Vanves, puis des études de Lettres classiques à la Sorbonne avant d’obliquer vers l’étude du grec moderne à l’Institut des langues orientales. Il vit de travaux divers (marionnettiste, gardien de nuit, traducteur indépendant, enseignant, etc…) avant et après son service militaire en Allemagne puis il entreprend de nombreux voyages vers la Grèce et en Méditerranée. Ses premiers textes sont publiés dans la N.R.F. en 1977. Entré dans

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