Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

La Peur de peindre

Une intuition parcourt ce cahier de notes de Jacques Le Scanff : nous n’avons pas fini d’apprendre à voir. Qu’il s’agisse du motif – faces d’hommes, montagnes, ciels –, ou des tableaux eux-mêmes, tout regard reste à inventer, à chaque instant. Et ce qui se joue dans cet ordre du regard ne se réduit que très lointainement, très approximativement, à la matière en apparence ordonnée du langage. Écrire la peinture, cette aporie ne vaut que lorsque la langue touche à un autre domaine, à un autre état, celui du poème. Ces fragments, tout proches de l’atelier, de la main, de l’œil, sont de cette nature. Ils sont une approche des images elles-mêmes à travers leur gésine, mais ils disent aussi l’effarant mystère de ce dont le peintre, tout autant que sa main et son pinceau, n’est qu’un medium éphémère et toujours menacé.

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 Peindre est une folie qui tache mais le blanc apaise le bleu, le voile. J’aime disposer des estuaires surplombés de monts fragiles, les noyer d’encre venue de Chine. J’aime disposer des villes. Je les cerne de pins gris. 

De nouveau, il charge son pinceau de rose. 

Mais craindre la couleur ne décroît pas le désir de la répandre pressé par la force du désir, forcé par le plaisir cocardier de l’étendre et d’étaler un jansénisme brunâtre qui par moments m’envahit. Comment combattre ? Je déverse des seaux d’un rouge éclatant sur la toile. 

Il n’y a que le jet de la main qui, tel une dague me vaut. Et cette saillie soudaine, qui forme des ciels. Le réel, blessé, s’efface.                                                                                                                                                  

J.L.S.

Nous aimons l’homme jusque dans son effacement. Nous aimons l’œuvre jusque dans sa radicale pauvreté et son refus de tout effet. Nous devinons, chez l’un comme dans l’autre, l’étendue d’un miroir secret où projeter quelques bribes essentielles de notre aventure intérieure, car nous aussi nous avons été épris de collines et les visages qui nous ont tourmentés ne nous ont pas fait défaut.

Claude Louis-Combet

Jacques Le Scanff

Jacques Le Scanff : peintre, dessinateur et écrivain, il a également créé la revue et les éditions Le Préau des collines. Son œuvre, résolument affrontée aux corps, aux visages et aux montagnes, mais soustraite au motif pour être livrée à l’imaginaire de l’atelier, est d’un art « exceptionnellement sensible et rigoureux » comme a pu l’écrire Jean Clair.Dernier livre paru : Le Bleu des émeutiers, Quiero 2015. Aus éditions Fario : La Peur de peindre, novembre 2022.

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