Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

L’œuvre de chair

Paul Rebeyrolle, la peinture et la vie

Dans un siècle qui a voué aux gémonies la sensibilité, et surtout ce qu’elle doit aux sens — tant les lois du marché imposent le contrôle réfléchi des consciences et des corps, la peinture de Paul Rebeyrolle constitue une insoumission. Sa violence, son exubérance, sa cruauté, ses débordements hors du cadre de l’asepsie généralisée nous atteignent : comment demeurer spectateurs, placides, comment ne pas être incorporé à « cet univers d’étreintes et de clameurs, de cris, d’œdèmes ou de tripailles jetées sur la toile, la vie dont elle procède, qu’elle montre torturée pourtant, dépecée, veule mais irréductible […] ». Les corps meurtris, les corps malades, les paysages vomissant leurs éléments, la sauvagerie qui l’habite, tout concours à faire de cette œuvre, loin des défigurations glacées ou perverses d’un Bacon, une sorte de résistance, sans lendemains lyriques mais terriblement humaine, vivante.

« La peinture ignore la satiété », écrit Lionel Bourg à propos de Rebeyrolle, de son geste, de son appétit de la matière, la matière des corps et celle de l’esprit. Ce texte ne prétend pas circonscrire cet insatiable. Mais par des entrées multiples, biographiques, esthétiques, politiques, il se penche sur les moments féconds de l’artiste, sur tel ou tel tableau, sur sa fidélité à un autre inclassable rebelle, Georges Guingouin, sur son rapport à l’abstraction, estimée mais tenue à distance, pour former un portrait fulgurant. Il permet au lecteur d’accorder à l’œuvre toute l’attention qu’elle mérite.

Nul ne lui ôtera rien maintenant. Sa vitalité fut trop riche. Sa conscience trop exigeante. Trop amoureux ses liens avec la nature ou les hommes, les rochers vacillants sur l’arête des choses, les herbes, les animaux. L’artiste le plus politique de son époque, ce n’est pas un hasard, nous laisse l’œuvre la plus confiante, la moins retorse peut-être. Nous y sommes inclus.

L. B.

                                                                                                                                                                

Lionel Bourg

Lionel Bourg réside à Saint-Étienne. Enseignant jusqu’en 1989, il se consacre depuis entièrement à l’écriture. Si son travail l’aura au fil des ans conduit à entreprendre et poursuivre

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