Du flou sur les causes

Six drôles de récits de la vie confuse que font les migrations, les guerres, la douleur et le temps fragmenté, six petits blocs arrachés à la dilution, à l’éparpillement, à l’incompréhension. Six fois où la langue transforme le chaos en images, où les mots ne sont plus seulement des armes ou des slogans : comme un essai de recomposition d’une affaire déréglée. Souvent, quant à la genèse de ces situations, « il y avait bien du flou sur les causes ».

L’Algérie de la plaine, les gorges de la Chiffa, les banlieues ou les quais de la Seine, les rues et les bars et la foule qui s’y presse en automate, Toulouse, la campagne du Sud Ouest avec ses éleveurs de l’ère industrielle, sont quelques décors de ces tableaux mouvants qui naviguent entre un lyrisme contenu, discret, et l’humour ou l’autodérisison.

Dans cette ville étrangère où depuis le début, le moindre de mes gestes se présentait de travers, j’avais tout essayé pour me faire des amis. En désespoir de cause, un dimanche de fin de marché en achetant Pif le chien, je me suis inscrite au parti communiste. Et c’est grâce à mes nouveaux camarades qu’on a pu m’apercevoir un matin, après que les enfants étaient partis pour l’école, perchée sur un très vieux vélo aux roues entre-tissées de toiles d’araignées, vaciller le long du canal pour me rendre dans une usine de médicaments, loin vers les faubourgs. Le vélo, c’était celui que le père de Blanche, la secrétaire de section, avait utilisé pendant la guerre. Blanche l’avait remonté de la cave avec ses toiles d’araignées, elle avait fait un discours en l’honneur de son père et de l’Union soviétique et à l’issue de la réunion tout le monde avait bu à Blanche, à son père, à la nouvelle camarade à qui on avait procuré un travail et le moyen de s’y rendre. Dans la nuit, j’ai redescendu la rue de la Colombette en marchant près de l’engin. Je n’avais pas osé leur dire que je ne savais pas m’en servir et surtout que j’avais le plus grand mal à considérer comme un privilège cette possibilité qui m’était enfin donnée de souffrir chaque jour comme les autres, à pédaler longtemps pour rejoindre le plus gros laboratoire pharmaceutique de la région. […]

M. S.

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Marlène Soreda

Elle aurait voulu naître dans la peau d’une romancière anglaise. Les circonstances de l’existence en auront décidé autrement. Elle grandit en Algérie. De la plaine du Chélif aux montagnes du Zaccar, de l’espace ouvert des champs de blé au monde clos des arpents de vigne : le temps de toutes les découvertes. Pouvoir de la lecture, surgissements de corps morts au détour des chemins, beauté des sciences naturelles (ça commence par l’observation hypnotique d’une pomme coupée en deux), violences privées ou publiques, vertus de la pratique patiente de la broderie, stupéfaction que quelque chose existe plutôt que rien, joie irrépressible qui

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