L’une des plus belles – et des plus ignorées – aventures de la littérature française est celle du Grand Jeu, revue fondée en 1927 par quatre adolescents du lycée de Reims : Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal (1908- 1944), Roger Vailland (1907 – 1965) et Robert Meyrat (1909 – 1993). Quatre « phrères simplistes », unis par le vertige et la drogue, qui jurent de faire de la poésie un poison. Le Grand Jeu – nom de défi et de déraison – incarne la révolte de quelques êtres contre la mécanique grise du surréalisme officiel, la levée d’un petit groupe d’anges fous dressés face au pape André Breton. De 1928 à 1930, trois numéros de la revue paraissent ; un quatrième reste suspendu, comme une pro-messe inachevée. En 1932, le groupe se dissout, mais l’éclat demeure – car, c’est bien dans ce Grand Feu que brûlent encore aujourd’hui les braises les plus vives. Daumal avait lancé à Breton qu’il finirait en bonne place dans les manuels de littérature. Sa place à lui n’est pas mauvaise. Gilbert- Lecomte n’y figure pas – c’est un privilège rare. Irrécupérable, révolutionnaire à la manière de Raymond Roussel ou d’Antonin Artaud, plus excentrique que tous les surréalistes consacrés et écrivain absolu : si je n’ai jamais cru au surréalisme, c’est que j’ai cru très tôt à Roger Gilbert-Lecomte !
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Les vers de Gilbert-Lecomte, qu’ils soient libres (« Sacre et massacre de l’Amour ») ou tenus (« Angoisses » en octosyllabes, « Je veux être confondu… La halte du prophète » en alexandrins), vibrent d’un rythme prodigieux et d’une clairvoyance terrible. Le poète déplace les lignes, dérange les repères, pour jeter les mots dans une lumière neuve – celle d’une expérience où l’intériorité dévastée redouble la solitude essentielle de l’écrivain. Pour lui, écrire est un exercice dangereux : une sommation métaphysique sur le plan de l’inconditionné. Il ne s’agit pas seulement de composer des poèmes, mais de faire entrer le ciel sur la page – par un entonnoir.
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