Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

En 2026, soyez héroïques !

Pierre Assouline

En 2026, soyez héroïques !

En 2026, soyez héroïques !

le 1 janvier 2026

La cause est d’ores et déjà entendue : 2026 sera encore pire que 2025. On nous l’annonce partout : ce sera l’année de tous les dangers. Mais ce n’est pas parce qu’on nous le répète à tous propos qu’il faut y consentir et s’y résigner. Comme d’habitude, on s’aidera de livres. Pour moi, ce sera Méditations sur Don Quichotte (Meditaciones del Quijote, traduit de l’espagnol par Mikaël Gomez Guthart, 150 pages, 17,50 euros, fario) paru ces temps-ci. Parce que son auteur José Ortega y Gasset (Madrid, 1883 – 1955), un grand esprit au prestige, à l’autorité, à l’empreinte sur le débat d’idées reconnus quoique contestés était un philosophe, un essayiste, un sociologue et un homme politique que l’histoire littéraire et artistique a consacré comme l’une des têtes du mouvement connu sous le nom de « Génération de 14 ». Un authentique humaniste à l’égal d’un Miguel de Unamuno, animé par une foi inébranlable en l’Europe mais qui croit moins à sa dette vis-à-vis de la culture latine que par rapport à la culture méditerranéenne (il lui attribue même le privilège de la « clarté », non la vie mais la plénitude de la vie, le meilleur de ce dont nous aurions hérité d’elle). Lui importe avant tout de ne pas être réduit donc limité à sa qualité d’Ibère hirsute aux passions rudes car cela mettrait à distance tout le reste de son héritage, germanophone (Nietzsche, Hermann Cohen, Heidegger, Husserl…) et francophone (Madame Bovary etc). Il y trouve notamment ce qui manque à la pensée espagnole : une certaine sensualité dans la culture de la méditation. D’avoir relu le Quijote jusqu’à plus soif sans jamais en avoir épuisé le génie profond a irrigué son œuvre comme jamais un traité de philosophie.

Pourquoi le choix de ce livre à l’orée de cette nouvelle année, lequel ne passe pas pourtant pour être le pilier de son œuvre contrairement à la Révolte des masses ou à La Déshumanisation de l’art, par exemple ? Parce que c’est le Quijote, matrice du roman moderne et inépuisable inspirateur de tant d’écrivains séduits par son audace formelle, mais aussi une sorte de Christ gothique macéré dans nos angoisses contemporaines. Parce que la construction éclatée des méditations promet souvent des fusées aux trajectoires imprévisibles. Parce que ce petit livre qui ne se pousse pas du col nous emmène bien au-delà de ce que son titre annonce jusqu’à s’interroger sur le destin de l’Espagne par rapport à l’Europe (avec ou sans ? dehors ou dedans ?) et la vraie nature du genre romanesque né de l’épopée. Un traité de sagesse, daté mais pas trop, qui a le charme de la patine sans paraitre suranné ; son écriture remonte à juin 1914 peu avant que l’Espagne ne jouer la carte de la neutralité lors de la première guerre mondiale, un après-midi alors que l’auteur méditait dans un bosquet entourant le monastère de l’Escurial, chœur de l’Empire sous Philippe II à 45 kms de Madrid, porté par un silence absolu.

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