Nous devrions peut-être nous engager dans la moindre marche avec un esprit d’éternelle aventure sans retour – prêts à renvoyer nos cœurs embaumés comme des reliques vers nos royaumes affligés.

Henry David Thoreau

Günther Anders contre le mythe Sartre

Loïc Di Stefano

Le petit livre que Günther Anders consacre à Sartre n’est ni une biographie ni un hommage. C’est une entreprise de démystification. Anders possède sur son sujet un privilège rare : il appartient à la même époque intellectuelle que lui. Il a connu les mêmes maîtres, traversé les mêmes crises historiques et fréquenté les mêmes débats philosophiques. Publié dans les mêmes revues. Cette proximité lui permet de regarder Sartre sans révérence.

L’originalité sous examen

À ses yeux, le philosophe français est devenu bien davantage qu’un écrivain ou un penseur : une légende nationale. Le projet d’Anders consiste précisément à séparer l’œuvre du prestige, la pensée du personnage, et à comprendre comment un intellectuel parmi d’autres a fini par incarner à lui seul une époque entière.

L’un des thèmes les plus frappants du livre concerne l’originalité de Sartre. Anders ne nie ni son intelligence ni son talent littéraire. Il conteste en revanche l’image d’un créateur surgissant de nulle part.

Il rappelle que les concepts réputés les plus sartriens s’inscrivent dans un paysage philosophique déjà largement constitué. La phénoménologie de Husserl, l’ontologie de Heidegger, la dialectique hégélienne relue par Kojève, les analyses de Scheler ou de Jaspers forment l’arrière-plan indispensable de l’existentialisme français.

Selon Anders, le véritable génie de Sartre réside moins dans l’invention de concepts inédits que dans sa capacité à les reformuler dans une langue claire, énergique et accessible à un public beaucoup plus vaste. Là où les philosophes allemands écrivent pour leurs pairs, Sartre écrit pour son siècle. Son talent est celui d’un passeur exceptionnel, d’un médiateur brillant, parfois davantage que celui d’un fondateur. […]

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Sur Sartre

Si Anders retrouve — on ne sait trop si c’est avec humour ou amertume — la reprise de certaines de ses thèses des années trente dans les ouvrages à succès

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