Première secousse


Dans le premier numéro de la revue Secousse (Article disponible sur le site : http://www.revue-secousse.fr)

Qui n’a, un jour, à l’orée d’une clairière perdue au fond d’un bois, ressenti l’imminence
d’une révélation foudroyante ? Qu’ici un secret depuis toujours attend d’être perçu –
celui-là même de la présence certaine et définitive du monde tout entier contenu en ce
lieu clos et retiré ?

L’Enclave décrit cette clairière et ce moment d’éveil, décrit ce plus proche espoir de
plénitude subitement atteint au cours d’une promenade. Décrit avec une vertigineuse
précision la seconde de son possible exaucement puis son évanouissement tout aussi
soudain. Délivre cette vérité qu’il n’est d’autre moisson désirable que le Tout, mais que
le Tout jamais ne peut être engrangé – récolté un instant tout au plus.

L’Enclave est le texte lumineux qui ouvre Le Repos du cavalier réédité l’an dernier aux
éditions Fario. Son auteur, Gustave Roud (1897-1976) était un écrivain suisse romand
qui vécut jusqu’à sa mort dans la ferme de Carrouge, non loin de Lausanne, où sa
famille s’était installée quand il avait onze ans. Il vécut immergé au sein de ce Haut-
Jorat paysan qui l’environnait, dans la pleine conscience d’en être à la fois partie
prenante et irrémédiablement séparé par sa condition d’intellectuel. Cette dualité est au
cœur de son œuvre et lui donne toute son acuité – parfois même comme une sorte de
ténèbres soudaines, à lui qui pourtant, de toutes ses forces, ne visait qu’à la limpidité du
cœur, de l’esprit et du style. Dans le texte fraternel et documenté qu’il donne à la suite
du Repos du cavalier, James Sacré, s’interrogeant sur les dédicataires paysans amis du
poète, souligne la tension sublimée mais permanente qui habita Roud vis-à-vis de ces
hommes qui, davantage peut-être que ses familiers, demeurèrent sa vie durant ses plus
proches étrangers.

Gustave Roud a composé des vers magnifiques, mélodieux, rimés et rythmiques. Mais
c’est surtout dans des proses poétiques comme les huit séquences du Repos du cavalier
que sa langue devient l’une des plus rares, des plus pures, qui se puissent écrire en
français. Descriptions sûres d’un monde flottant : « Lentement, sous le regard qui cogne
et s’agrippe aux choses avec une maladresse de papillon nocturne, la vallée naît et se
compose, verte et bleue, une vallée du matin… » ; ou bien paysages inquiets des âmes
en suspens : « Parmi ceux qui vivent, parmi ceux qui jouent à vivre, les hommes dont on
n’a que faire, les hommes qui ne servent à rien, inutilisables, attendent à l’écart, une
question perpétuellement aux lèvres, qu’ils ont toute la vie pour poser… » ; quels que
soient le thème ou la tonalité abordés, la lecture demeure l’aventure d’un constant
enchantement.

Si l’on voulait vraiment résumer, on pourrait avancer que Roud enregistre au fil de ses
livres les Géorgiques romandes de son temps, juste avant l’engloutissement d’une geste
paysanne dans la modernité. Mais ce témoin indéniable reste avant tout un singulier
irréductible. Dont l’entreprise dernière – modeste, majeure, acharnée – consisterait peut-
être en une tentative à jamais reprise pour terrasser les contradictions du monde et de
l’humain : « Que tout devient donc simple dès que l’on cesse de vivre à contre-cœur !
L’âme que touchent les poisons du Temps demeure déconcertée, mais le cœur, touché
lui aussi, cherche et trouve obscurément le salut… »

Vincent Gracy