« Remonter le courant fort des eaux glacées » Réginald GAILLARD, Revue Nunc


A l’origine de toute revue il y a, certes, de la folie, mais aussi un geste de foi. On ne lance pas une revue sans le sentiment d’une urgence absolument nécessaire et vitale.

Parmi la floraison de nouvelles revues, je souhaiterais tout particulièrement attirer l’attention sur Fario, dont deux numéros ont déjà paru, car, d’emblée, ce qui frappe aux yeux, c’est son élégante sobriété qu’un contenu de haute tenue ne dément ni ne trahit.

Revue que j’imagine en quête d’un lieu où « triomphe[rait] enfin la toute puissance du cœur » selon le mot de Gustave Roud sous le patronage duquel elle se place, en la compagnie de Franz Kafka pour qui « la splendeur de la vie existe autour de chaque homme […] Qu’on l’invoque par le mot juste, alors elle apparaît ». Cela n’est pas sans placer la revue dans une certaine veine...

J’aime à dire du premier numéro d’une revue qu’il contient toute la matière en devenir de son développement, à la fois, bien sûr, dans le texte qui inaugure le geste, mais aussi dans les proses et les poèmes qu’il accueille. Le premier numéro est le méristème de tout le projet. S’il n’est jamais sans défaut, il recèle néanmoins toutes les promesses.

À l’origine de Fario, « au fond du tonneau » à la fin d’une soirée qui connut une fois de plus la reconstruction du monde : il y eut des « liqueurs » (peut-être « les pures et divines liqueurs » de Baudelaire), des questions (Jabès ?) et de l’étonnement, sans quoi, de toutes façons, rien de pourrait réellement commencer, a fortiori de la création et de la pensée. À l’origine aussi, est-il précisé, le constat effaré de « la masse […] de communications expertes, le poids […] des discours savants, les sommes à tout comprendre de chaque parcelle de vie ». Pointée là, sans concession la logorrhée et l’inanité d’une grande partie du discours universitaire à laquelle je ne peux que souscrire, discours de surcroît qui n’étanche en rien « une soif plus profonde de connaître, par les mots et les images ce qui est, et de dire comment nous sommes au monde ». Voilà tout un programme, mais Fario s’en défend, « doutant des pétition de principe » et « ne misant que sur la présence et l’aura singulière des textes et des images ». Donc « pas de drapeau, pas de programme », mais des « dilections profondes » qui recèlent « ce qu’il faut de lumière pour faire vivre des ombres, parfois le sens d’une sorte de sacré à l’œuvre […], une ferveur lucide… ». Une « opiniâtre fantaisie » aussi dont témoignent les superbes textes de Charles-Albert Cingria (n°2), parfois hilarants. Voilà une démarche noble et que je partage sans réserve, mais elle comporte le risque de s’entendre asséner, au bout d’une dizaine de numéros, par quelque goujat qui n’aurait pas pris le soin de lire le liminaire inaugural, que « l’on ne voit pas bien où vous allez ». Vous le savez certainement, le Français aime à classer, à étiqueter, il est un peu entomologiste de nature ; s’il ne parvient à vous cerner aussitôt, vous risquez qu’il se détourne de vous. Pourtant, qu’importent en effet les pétitions de principe et les engagements idéologiques, que le futur de toutes façons ne manquera pas d’amener à renier. Ce qui compte, l’authenticité du geste, l’acte même ; c’est la lecture des textes et le regard posé sur les œuvres d’art qui conduiront lentement à cerner le lieu où nous sommes, le lieu que vous nous donnez de visiter.

À lire, parmi les trente-deux poèmes d’Arséni Tarkovski – le père du réalisateur –, dans une édition bilingue, le bouleversant Saule d’Ivan et Le Berceau ; la lettre, inédite ( ?), de Maurice de Guérin, les poèmes de Vladimir Soloviev, les poèmes en proses de Camillo Sbarbaro dont J-B Para nous dit que « son œuvre poétique n’a d’autres ambition que d’être le répertoire de nos précaires béatitudes : au sens strict, l’écriture devient action de grâce », les très fins portraits de Pascal Riou qui l’accompagnent en promenade… on détermine assez vite la nature de la revue qui est entre nos mains.

Ainsi, nul n’est besoin de dire ce que l’on fait et fera ; il suffit assez de le faire.

D’emblée aussi, et l’on ne pourra que s’en réjouir, le rejet de cette « vanité cynique des lettres marquées au fer de l’expérimental ». Voilà une revue, et la lecture des deux premières livraison le confirme, peu encline « à célébrer le trivial, la dégradation ou la provocation comme seules et exclusives voies d’art ou d’écriture ». En matière d’art d’ailleurs, on regardera avec intérêt les photographies de Sarah Moon, toutes empreintes de tragique, et dont les oiseaux sombres suscitent l’inquiétude (n°1) ; ainsi que les Oiseaux de Bénédicte Plumey (des monotypes) qui accompagnent des poèmes de François Cheng, et les troupeaux dans la savane de Nicolas Bruand (n°2), toutes ces œuvres ayant en commun une poésie de la fragilité.

Le persiflage plus haut évoqué à l’encontre des « discours savants » n’empêche nullement Fario de publier des essais, à preuve ces « Notes sur le rythme » d’Henri Maldiney. Après avoir montré combien on confond rythme et cadence, jusque dans les dictionnaires, il expose que « pour un rythme, aucune voie n’est la voie. Il n’y a dans son avènement rien de logique et d’objectal. […] Nous sommes au rythme. Présents à lui, nous nous découvrons présents à nous. Nous existons dans cette ouverture en l’existant. Le rythme est un existential ».

Fario… mais oui... comme la truite sauvage qui aime à remonter les courants forts des eaux glacées. La métaphore paraîtra peut-être convenue pour les esprits forts, mais elle est si juste et témoigne si bien de l’attitude salutaire qu’exige notre temps ! Comme la truite, oui, qui se laisse le cas échéant approcher, mais ce qui nécessite « des manières délicates ». Fario, pour les esprits curieux et différents qui cherchent un autre air du temps. Et prions que le premier pêcheur qui la capture prenne soin et de la décrocher délicatement et de la rendre à la rivière.

Réginald GAILLARD