La fin du monde, c’est maintenant

par Bertrand Lacarelle


La fin du monde est arrivée. Nous ne l’avons pas remarquée car, dans notre société spectaculaire, il faudrait une météorite géante ou une invasion de robots extra-terrestres pour que nous levions le nez de nos « optiphones », comme dit Bodinat. Pour que nous sortions de nos « réseaux de crédulités et de mystifications », qu’on dit « sociaux ». Les rapports inquiétants « à l’horizon 2000, 2010, 2020, 2050 » se succèdent, nous laissant croire que nous avions le temps, que nous avons toujours encore un peu de temps. L’inquiétude a laissé place à l’alarme et celle-ci aux larmes pour qui sait regarder la réalité en face. Elle a dépassé la science-fiction, les ouragans tropicaux en Irlande l’ont prouvés il y a peu, entre autres. Peu nombreux ceux qui affrontent cette réalité objective. Baudouin de Bodinat en fait partie, qui l’a montrée et démontrée avec une élégance désespérante dans deux livres déjà, La vie sur terre et Au fond de la couche gazeuse. Celui-ci, beaucoup plus court, ne dit pas autre chose, mais fait état d’une sidération devant notre absence de réaction, notre « pauvreté psychique » aussi. En attendant la fin du monde s’accompagne de photographies en noir et blanc sur pellicule kodak. Bodinat retrouve ici le grand et modeste Atget, auquel il a consacré une monographie. On y voit les ruelles vides d’hommes d’une petite ville de province. La vie a disparu, à peine indiquée par quelques voitures, mais qui sont garées sur le trottoir. Un souffle nucléaire semble en avoir terminé avec l’humanité. Bodinat, dans son dernier essai, peut-être le dernier de ce genre, synthèse des trois précédents, décrit « ce manque d’intérêt général pour ce qui nous arrive » dans la barbarie de la « mondialisation heureuse » et y oppose, dans les toutes dernières pages, un recours à la province anonyme où vivre sa mélancolie enragée.
S’il fallait rapprocher ce livre d’un film catastrophe, il s’agirait bien du Melancholia de Lars van Trier, qui fut la réponse de la haute culture européenne aux blockbusters américains. Mais Baudoin de Bodinat n’utilise pas d’effets spéciaux, de simples « pellicules périmées », et il ne s’agit pas d’une fiction. Il s’appuie sur les armes que sont les livres, ceux de Simone Weil rappelant que « déraciner les peuples conquis a toujours été, sera toujours la politique des conquérants », celle de la tyrannie technolibérale, ou ceux d’Adorno expliquant comment nous avons perdu la vie en perdant l’idée de la mort. Le plus terrible dans ce livre (toujours servi par une langue puissante), c’est que Bodinat semble avoir pris le parti du fatalisme. Pour lui notre absence de réaction, malgré le récent « Appel des 15000 scientifiques » sur l’état de notre planète après celui sur les « Limites de la croissance » en 1972, ne peut être expliquée que par une forme de destin de l’humanité. En attendant la fin, le quidam pourra toujours regarder la Coupe du monde et la boire jusqu’à la lie. Si le sentiment de la honte est encore de ce monde...

Bertrand Lacarelle