« La poésie personnellement ». Sur les Entretiens de Gustave Roud

par Maxime Maillard


Le Courrier de Genève - Jeudi 22 juin 2017

La quête poétique de Gustave Roud était nourrie par un désir profond de se retrouver en face des paysages, comme ici dans le Haut-Jorat. Un volume rassemble les entretiens accordés par Gustave Roud à la presse. Une belle occasion d’entrer dans le domaine « illuminé » du poète de Carrouge.

Solitaire, émerveillé, discret, Gustave Roud incarnait l’idée d’une vie en poésie. Il publia avec parcimonie, quelques recueils à la musique essentielle, comme ­Essai pour un paradis (1932), Air de la solitude (1945) ou Requiem (1967). Mais la forme de ­réalisation qu’il préférait, c’était la note fraîche et pas trop ruminée, la petite note prise sur le vif au jour le jour, dans le mouvement même de la marche à pied qu’il pratiqua toute sa vie sur les terres vaudoises du Haut-Jorat.

Dans la ferme familiale de Carrouge, il vivait au rythme des saisons, des floraisons et des parutions de la jeune poésie ­romande. A l’écoute du monde, il se tenait à l’écart des mondanités, préférant le sentier de campagne, la lisière de forêt – attentif aux imperceptibles transformations de la nature. Une hygiène quotidienne qui lui inspire Petit traité de la marche en plaine en 1932. Eloge lyrique de la promenade à plat qui ­déclenchera chez son aîné Ramuz, une fameuse réplique en forme de défense de la marche en montagne.

À Carrouge, beaucoup se sont pliés au rituel de la visite à l’écrivain, devenu après-guerre un phare pour la nouvelle génération. De jeunes aspirants comme Philippe Jaccottet, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz, des journalistes aussi. Bien que secret, Gustave Roud se prêtait régulièrement au jeu des questions/réponses. On s’en rend compte en ouvrant le ­volume d’Entretiens paru aux Editions Fario.

Inédit et bienvenu, il rassemble des échanges issus tantôt de la presse, tantôt d’émissions radiophoniques ou télévisuelles. Et permet d’entrer de manière détendue dans les nuances d’un parcours, d’une expérience de la poésie ­appréhendée comme « patrie spirituelle ».

Illumination

Gustave Roud doit beaucoup aux romantiques allemands – dont Novalis qu’il traduisit et aimait à citer. Une phrase en particulier, donnée en 1972 dans une réponse écrite à ­Jean-Pierre Martinet : « Le Paradis est dispersé sur toute la terre, c’est pourquoi on ne le reconnaît plus. Il faut rassembler ses traits épars. » Visage aimé, lumière d’un paysage, êtres et choses au contact desquels un « suspense magique » se fait sentir. Toute la démarche de l’écrivain consiste à arracher ces instants au temps, à les rendre durables à travers la voix du poème.

D’où son inclination pour la forme de l’illumination. Le mot revient souvent dans les Entretiens, quand les journalistes l’interrogent sur les circonstances de son écriture. En 1966, lors d’une émission radiophonique à deux voix avec Jacques Chessex, animée par Mousse Boulanger, il décrit cet « état second qu’on ne peut pas provoquer [...] qui se produit peut-être à la fin d’une fatigue, d’un désespoir ou d’une joie extrêmes. »

De cet état naissent des instants d’une densité que le réel au quotidien n’offre pas. « Moments imprévisibles, improvoqués, souvent très brefs », confie-t-il à Madeleine Santschi dans la Feuille d’avis de Lausanne en ­janvier 1969. Une année avant sa mort, dans le dernier entretien du volume (avec Mireille Kuttel), il précise encore, tirant la poésie du côté de l’expérience mystique : « Vous entrevoyez la présence d’un paradis, vous êtes au bord de l’ineffable. »

Monde littéraire

Habilement préfacé par l’universitaire Emilien Sermier, le livre contient treize entretiens, de longueur et de qualité ­inégale – certaines questions trahissant parfois la méconnaissance des journalistes pour l’œuvre de Roud. Mais ce dernier s’efforce toujours de formuler ses « essais de réponses » avec bienveillance et modestie, « et même une délicate autodérision », remarque le préfacier. Sans verser dans le didactisme ou l’autopromotion, il s’applique, s’émeut, s’émerveille, cherchant à exprimer sa ferveur, ses visions.

Peu disert sur le monde littéraire, il reste prudent quand on le sollicite sur l’identité et l’autonomie de la poésie romande. Certes les poètes d’ici, et les Vaudois en particulier, manifestent de l’intérêt pour le phénomène romantique, ainsi qu’un certain goût pour l’introspection, mais de là à postuler l’unité... Quant à l’attraction exercée par Paris sur le champ littéraire romand ? Rien de plus naturel que de céder à cette ­attirance, et d’y aller butiner de temps à autre. Le problème se situant plutôt du côté de la ­diffusion romande, qui n’a pas les moyens de passer la frontière, estime-t-il en 1966. Cinquante ans plus tard, la problématique reste d’actualité.

Floraison de juin

Plus à l’aise en promeneur qu’en sociologue, on le savoure dans un échange bucolique ­mémorable, datant de 1967. En compagnie de Mousse Boulanger, venue se promener avec lui pour son émission « Passage du poète », il invite à voir dans les talus fleuris : bleu des scabieuses, jaunes des lotiers, rose tendre et dense des esparcettes. Mais déjà les engrais et la mécanique agricole menacent la ­diversité des essences ; la disparition des haies gênant les récoltes affecte aussi la faune : on ne rencontre plus guère le blaireau dans le clair de lune, ou le chevreuil venant « gîter dans les champs de moisson mûre. »

« Est-ce que vous appréhendez la faucheuse ? », demande la journaliste après que le poète s’est ému de l’opulence vertigineuse du paysage. « J’appréhende beaucoup la faucheuse, justement parce que cette floraison de juin est si belle. On s’y raccroche comme à une de ces joies qu’on ne voudrait jamais voir finir. »

Gustave Roud, Entretiens, édition ­établie, préfacée et annotée par Emilien Sermier, Edition Fario, 127 pp.