Apocalypse en Cotentin

par Cécile Guénolé


Natif de Cherbourg, le poète Henri Droguet évoque dans son dernier recueil de nouvelles la ville de son enfance et ses environs.

Né en 1944 à Cherbourg, Henri Droguet y a passé son enfance et son adolescence avant d’étudier à Caen de 1962 à 1970. Une fois son Capes de lettres modernes en poche, il a enseigné à Saint-Malo jusqu’en 2004. Sous le parrainage d’Aragon, Jean Follain, Guy Goffette et Jacques Réda, qu’il a rencontrés, il a publié dès 1972 plusieurs recueils de poésie, la plupart chez Gallimard. Parmi eux : Le passé décomposé, La main au feu, ou encore Désordre du jour, sorti très récemment.

Il vient de publier chez Fario Faisez pas les cons !, un recueil de huit nouvelles en forme de confessions hallucinées façon borborygmes. Le quidam qui y passe à confesse en longs soliloques, c’est Albert, un drôle de type que les lecteurs d’Henri Droguet ont déjà croisé. Un type pas très recommandable, à vrai dire, capable de voler les textes intimes d’un pion lorsqu’il était potache, de couvrir le crime d’un oncle assassin et violeur d’auto-stoppeuse, ou encore de tuer un vieillard sans aucune raison, sans même y penser.
Albert traverse des décors crépusculaires, une bâtisse effondrée qu’il squatte, une station balnéaire engloutie par un cataclysme, un foyer d’accueil pour SDF, ou encore un bout de terrain glaiseux au cœur d’hectares de mâchefer et d’herbes hirsutes. Des décors dévastés et pouilleux, aux chaussées éventrées, aux ports asséchés, aux greniers puants, où les hommes éviscèrent les poissons à la chaîne, rotent en rafales, sifflent des chopines de blanc et des cubis de bibine, invectivent les promeneurs égarés, clouent des goélands décapités sur le portail des chapelles, ou se jettent dans le bassin la nuit. Parfois, ils foutent le camp. Et c’est ce qu’ils ont de mieux à faire.

Une langue inventive

Pourtant, rien n’empêche ces hommes affalés et vautrés de rêver, encore et encore, de lire et d’écrire en cachette, d’avoir des inquiétudes métaphysiques, d’essayer de prier dans la pénombre d’une nef déserte, de se raccrocher à leur enfance, de chercher la fraternité et leur ration de rencontres... Tâcher de vivre humainement, impossible si mourait l’espérance et une sorte de grâce !
Henri Droguet dépeint le vieux Cherbourg, la Hague et la région malouine avec une âpreté peu commune. Le lecteur cotentinais repère quelques éléments familiers, les landes du sentier des douaniers, le buste de Millet à Gréville enfienté par les goélands, les appontements de la zone portuaire de Cherbourg, le kiosque à musique et le phoque solitaire du jardin public, l’accordéoniste qui faisait la manche devant « Les Magasins réunis »...
Sa prose inventive et provocante, au phrasé cadencé, téléscopant les registres et les lexiques, articulant joyeusement langage parlé et envolées lyriques, donne un ton très tonique à ces récits de désastres semés d’espoir. L’ironie percutante qui s’en dégage insuffle une énergie allègre et provoque des hoquets de lucidité salutaire. Si Henri Droguet chahute son lecteur et le plonge en plein chaos, c’est pour son bien !

Céline Guénolé