Sur la Correspondance Georges Perros / Henri Thomas



Voilà un très joli livre : la correspondance entre deux êtres qui étaient faits non pour se rencontrer physiquement – leur timidité, leur asociabilité n’y aidant pas – mais plutôt pour se parler à distance, par lettres, cartes postales. En effet, Henri Thomas (1912-1993) et Georges Perros (1923-1978) étaient des écrivains trop secrets, trop incertains d’eux-mêmes, trop sensibles comme ces fleurs appelées « sensitives » dont parle Jean Grenier* pour être « à tu et à toi ». C’est ce qui fait le charme des échanges de cette « presque » complète correspondance (Thierry Bouchard qui l’a établie explique avec humour à la fin du volume cette non exhaustivité) qui court sur 17 ans sans vraie progression (l’amitié est un bloc qui ne débite pas) si ce n’est le passage du « vous » au « tu », l’émergence d’un ton de presque camaraderie : quelques formules d’adieu plus directes, plus chaleureuses, des attentions délicates et surtout des mots plein d’empathie lorsque les atteintes de la maladie** ou de la vieillesse se font jour. La reconnaissance, la conscience de la mort en l’autre/de l’autre atteste au plus profond notre commune humanité.
On ne saurait goûter, apprécier la valeur littéraire de ces échanges et le fonds d’extraordinaire qualité fraternelle qui les imprègne sans le magnifique texte liminaire de Jean Roudaut qui, en éclaireur, en presque intime (il les fréquentait l’un et l’autre mais en arrière-plan), en haut connaisseur de l’âme qu’il est, vient en extraire la très particulière essence humaine. Laquelle dépasse ce qu’on met habituellement dans le mot « amitié » puisque Jean Roudaut forge celui d’amythié pour en montrer la part d’indicible exception. La merveilleuse intelligence de cette longue et belle introduction, justifierait à elle seule l’acquisition de ce petit livre dont il faut louer aussi les nombreuses annotations, claires, rigoureuses de Thierry Bouchard, animé de la même passion affectueuse pour ces deux épistoliers hors normes.

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