Sous l’étoile double des Tarkovski père et fils - Patrice Beray

27 FÉVRIER 2014


Sous l’étoile double des Tarkovski père et fils

La récente publication d’une anthologie de poèmes traduits du russe d’Arséni Tarkovski, père du cinéaste Andreï, permet de vérifier que s’il y a des enfants prodiges en art, il arrive aussi que des ascendances s’y exercent avec prodigalité.

En art comme dans les sentiments, il arrive que l’histoire retienne le caractère double de certaines destinées. Ainsi, en 1962, l’année même où Andreï Tarkovski réalise sa première véritable œuvre cinématographique avec L’Enfance d’Ivan, son père Arséni, à l’âge de 55 ans, publie de son côté son premier livre de poèmes. Aussi tardif que cela puisse paraître pour une première publication, c’est ce poète pourtant qu’Anna Akhmatova désigne alors comme l’un des plus importants révélés par la dernière période du « dégel » sur les lettres soviétiques, après la mort de Staline.

Né en 1907, en Ukraine, Arséni Tarkovski est l’enfant de ce siècle guerrier et révolutionnaire jusque dans ses apprêts techniques. Dans ces langes avec son fils Andreï se dessine la filiation de cette psyché moderne du visible qu’est le cinématographe. Il en ira de l’un à l’autre, d’un art à l’autre, comme de la métamorphose des mêmes visions saisies à l’état natif. Nul autre sans doute qu’Arséni pouvait confier à son fils après avoir vu son film Le Miroir : « Andreï, ce ne sont pas des films que tu fais. »
Issu d’une famille russophone de poètes engagés, liés à des mouvements anarchistes, Arséni étudie à Moscou où il fréquente les milieux littéraires avant de se consacrer lui-même à la traduction (avec un goût particulier, en sus du polonais, pour les langues orientales). Dès 1939, il se lie à son retour de France avec Marina Tsvetaeva, à qui il n’aura de cesse de dédier de nombreux poèmes bien après son suicide, en août 1941. Peut-être sa blessure de guerre en décembre 1943 (correspondant au front, il y perdit une jambe) l’a-t-elle rendu insensible à la terreur stalinienne, « toujours est-il », comme le signale son traducteur attitré, Christian Mouze, qu’il « n’a pas hésité à nouer des liens avec des poètes étroitement surveillés (Tsvetaeva) ou en disgrâce (Akhmatova) ».

L’autre grande influence qui, loin de se démentir au fil du temps, va au contraire trouver à s’imprimer profondément dans son œuvre, c’est celle d’Ossip Mandelstam. C’est là tout l’intérêt de cette seconde publication en langue française d’Arséni Tarkovski (mort en 1989), présentant un large éventail de ses poèmes (de 1929 à 1977), que de permettre de percevoir son évolution. Ainsi son sens du poème dramatique le mène-t-il tout d’abord à envisager son écriture comme une plongée au cœur même de l’Histoire. Cette veine culmine jusqu’au poème éponyme du recueil, « L’avenir seul » (datant de 1960), où le monde vient spectaculairement envahir la vie intérieure du poète, jusqu’à ce que celui-ci le fasse résolument sien : « Je languissais au milieu de ma propre foule, / Encore que je m’ouvris comme une ville / Et m’encombrai de faubourgs. »

Mais le meilleur est toujours à venir, au sens d’Ossip Mandelstam, c’est-à-dire avec des mots-images (« mot-psyché », a dit Mandelstam du « mot vivant » dans son essai De la poésie) plus simples encore, plus épurés. Car dans le poème d’Arséni Tarkovski, le mot est une forme qui évolue librement. Il s’inspire librement du tableau vivant du monde, comme dans le poème « Le timbre » (1961) :

Je suis immortel tant que je ne suis pas mort,
Et pour tous ceux qui ne sont pas encore nés
Je déchire l’espace, telle la sonnerie
Du téléphone des temps à venir.

Pour cet auteur, non dénué de sens de l’absurde (tradition russe oblige), il n’en reste pas moins que « s’occuper de poésie est une chose grave », comme le rappelle Christian Mouze dans son introduction. Mais s’il se garde de tous jeux langagiers calculés ou abstraits, il ne se laisse pas davantage aller à la moindre pesanteur réflexive. Dans un poème en hommage à Mandelstam, cela donne ceci :

Là, dans ces vers, peu de paysages,
Seulement la pagaille d’une gare,
Le remue-ménage d’un théâtre,
Seulement les gens tant bien que mal,
Le marché,
La queue, la prison.

La vie sans doute en a rajouté,
Le destin s’est prononcé.

Loin de condamner le prosaïsme des interminables jours de pluie, sa main d’écriture sait en reverser et en répandre toutes les gouttes à ras bords du poème, en faisant sa matière même :

Trois jours que la pluie tombe,
Une glace grise se répand,
Elle froisse les plumes, lave le bec
Des freux sur le bouleau
(La pluie pénètre).
Non sans raison
Contre la prose (elle s’infiltre partout),
Le cœur se serre,
Contre la pauvre prose du bouleau,
De la rivière et derrière la rivière
(Presque en pleurs),
contre la pauvre prose
Du papier sous la main.

La matrice du temps immortalisé

L’autre bonne nouvelle, conjointement à cette publication de poèmes d’Arséni Tarkovski, est la réédition en format poche du livre d’Andreï, Le Temps scellé, dans lequel le cinéaste a condensé son expérience, tant intérieure qu’extérieure, de la liberté créative. Le Temps scellé, ce pourrait être bien sûr cette expérience constamment contrariée par la censure de l’État soviétique, reléguant socialement le cinéaste, le poussant au bout du compte à un exil auquel sa mort par maladie fin 1986 va donner un caractère définitif.

Et pourtant non, excédant le cadre de la contingence existentielle, Le Temps scellé, au sens de Tarkovski, désigne très précisément le temps gagné par le procédé du cinématographe sur nos rêves qui, seuls, ont le pouvoir de répéter indéfiniment certaines scènes de l’existence. Autrement dit, le cinéma permet de mettre le temps en boîte, de le sceller à jamais, car pouvant être rejoué indéfiniment. C’est cette même « matrice » (le mot est d’Andreï Tarkovski) de temps réel immortalisé que l’on retrouve dans les poèmes d’Arséni Tarkovski, notamment dans cet extraordinaire poème « Vie, vie » (de 1965) récité dans le film Le Miroir, et dont voici la première strophe :

Je ne crois pas aux augures
Et je n’ai pas peur des signes.
Je ne fuis ni l’enfer ni la calomnie.
Il n’y a pas de mort sur terre.
Tous sont immortels. Et tout.
Il ne faut pas avoir peur de la mort,
Ni adolescent, ni vieillard.
Il n’y a que le réel et la lumière,
Ni ténèbres ni mort, non, sur cette terre.
Nous sommes déjà tous sur le rivage,
Et je suis de ceux qui ramènent le filet
Quand l’immortalité est venue en bancs.

Cette voix « off » qui lit ces poèmes n’est autre que celle d’Arséni, le père poète du cinéaste, qui est sorti de la vie de l’enfant alors qu’il avait trois ans, élevé avec sa sœur par cette mère qui est l’héroïne du film « autobiographique » Le Miroir. La présence des poèmes de ce père absent mais admiré et aimé dans l’œuvre cinématographique du fils est constante (outre Le Miroir, les films suivants Stalker et Nostalghia en comportent).

Dans Le Temps scellé, Andreï Tarkovski relate un projet de court métrage basé sur un poème de son père auquel il dit ne pas avoir renoncé. Il en décrit très précisément les cinq plans d’images qu’il imagine tirer de ce poème, dont il confierait, s’il le réalisait, la lecture à Arséni. Ce poème qui n’a pas de titre figure dans L’Avenir seul. Voici son incipit dans une traduction de Claude Ernoult pour l’édition du Temps scellé : « Enfant, je fus malade »… Et ses derniers vers : « Ma mère vint, et fit un signe de sa main – / Elle s’est envolée… »

Désormais, grâce au travail de traduction entrepris, la poésie d’Arséni Tarkovski nous parvient aussi de sa propre lumière.


L’Avenir seul, Arséni Tarkovski, poèmes, traduction et présentation de Christian Mouze, postface (texte de 1962) d’Anna Akhmatova, éditions Fario, 158 p., 20 euros.

Le Temps scellé, Andreï Tarkovski, traduction par Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, éditions Philippe Rey, coll. « Fugues » poche, 304 p., 11,50 euros (en librairie le 3 avril 2014).