Poezibao - [Note de lecture] W.G. Sebald, Jan Peter Tripp, « nul encore n’a dit »

par Florence Trocmé



Ceux qui connaissent la très exceptionnelle revue Fario, dont Poezibao entretient souvent ses lecteurs, ne seront pas étonnés que Fario éditeur propose aussi, au compte-gouttes, des livres hors du commun.
Ainsi celui qui réunit ici W.G Sebald et Jan Peter Tripp sous le titre Nul n’a encore dit.

Le livre de format 24 x 22, presque carré donc, mais pas tout à fait (nul doute que ce rapport ait été choisi avec le plus grand soin) se décline en une trentaine de doubles pages.
À gauche, un regard. Un regard qui suscite le plus souvent un choc ou un trouble, un regard dans lequel le regard du lecteur se prend et dont il a parfois du mal à se détacher, un regard qui le force à s’interroger sur la façon de regarder un regard. De comprendre qu’il le fait dans un mouvement incessant, presqu’imperceptible pour lui-même, de ses deux yeux… un regard pas tout à fait anonyme mais cela, on ne le découvre qu’à la fin si l’on suit l’ordre du livre.

Regards que l’on croit photographies alors que ce sont en réalité des gravures, comme le précise Gilles Ortlieb dans sa belle préface. Il convient, écrit-il, « d’apporter ici une précision liminaire : ces photographies de regards n’en sont pas, mais, comme on ne tarde pas à le découvrir et conformément à la manière de l’artiste, des gravures. D’où, sûrement le trouble indéfinissable et passager d’abord éprouvé par celui qui les contemple. Première distorsion, mineure mais essentielle, dans le sens d’une réalité accrue. »

En face de ces regards, trente-trois poèmes de Sebald, une « poignée de poèmes » que l’écrivain allemand « aura laissée, en guise de post-scriptum, après sa disparition accidentelle en 2001.
Il faut savoir en effet que même s’il n’a pu voir la réalisation du livre, Sebald avait d’emblée associé son ami le peintre Jan Peter Tripp à ce projet. (la version originale est parue en 2003 en Allemagne)

Gilles Ortlieb compare magnifiquement ces poèmes, très courts, quatre à dix lignes maximum, à des « puits ». À l’énigme du regard répond l’énigme du poème qui n’en est jamais une illustration ou une glose mais qui, mystérieusement, le creuse en quelque sorte.

Weiß du noch // wie sonderbar grau / das Licht war / als wir in März / auf der Pfaueninsel / gewesen sind

Te rappelles-tu // le gris étrange / de la lumière / quand nous étions / en mars / sur l’île aux Paons.

Le livre est en effet bilingue, l’original allemand et la traduction de Patrick Charbonneau elles aussi comme en écho. Puits du regard, puits des mots et du sens, puits des langues.

Il se pourrait, qu’en plus d’offrir son étrange, douloureuse et attachante beauté, ce livre soit aussi une clé pour mieux comprendre l’œuvre de Sebald. C’est ce que semble indiquer le beau texte final d’Andrea Köhler, « Percer l’obscurité » : « une circonspection empreinte de gravité, une écriture portant au revers un ruban de deuil, telles étaient les caractéristiques d’un écrivain hanté par l’idée que le monde pour ainsi dire se vide de lui-même à mesure que disparaît la faculté d’entendre, de consigner et de raconter les histoires attachées aux lieux, comme il est dit dans Austerlitz ».

Unerzählt // bleibt die Geschichte / der abgewandten / Gesichter

Nul encore n’a dit // l’histoire / des visages qui / se sont détournés.

Florence Trocmé