« Günther Anders, le penseur de la bombe »

Alexis Lacroix/ Marianne n°740, du 25 au 1er juillet 2011



Les thèses de ce « catastrophiste éclairé », qui fut l’un des meilleurs analystes de la modernité technique, apparaissent plus actuelles que jamais.

La postérité réserve parfois des déconvenues. Günther Anders en a fait les frais, plus que tout autre. Né en 1902 dans l’Allemagne de Bismarck, au sein d’une famille juive, il a développé une pensée qui se révèle très actuelle, mais dont les lignes de forces ont largement été occultées. Certes, dans le saisissement du cataclysme sismo-nucléaire de Fukushima, des entrefilets dans les journaux allemands ont exhumé ses prophéties écolo-apocalyptiques. Mais on a oublié que ce « catastrophiste éclairé » fut l’un des meilleurs analyste de la modernité technique.

Logique : l’activisme antinucléaire a été indissociable, chez Anders, de la vigueur de la réflexion philosophique et même ontologique. Un chemin de pensée, rétif et opiniâtre, qui devait atteindre sa forme irréfutable dans son maître ouvrage, L’obsolescence de l’homme, réédité en deux tomes. Comme il l’explique, il oeuvre dans notre présent une cohérence du pire : les guerres mondiales, la Shah, les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, et l’emprise de médias aux ordres du pouvoir reflètent le déséquilibre entre la prodigieuse capacité d’inventer qui caractérise les hommes modernes et leur inaptitude tragiquement absolue à envisager l’effet de leurs actions. Anders n’a ainsi cessé de s’alarmer de l’« apocalypse nue » planant sur l’humanité. Et de marteler que la seule chance d’empêcher cet « autoanéantissement », c’est de cesser de tenir le monde pour quelque chose de « jetable »...

Le leitmotiv de sa philosophie de la technique, inspirée par celle de son maître, Martin Heidegger, est que nous ne maîtrisons plus rien, nous feignons la maîtrise : le monde autosuffisant de la technique décide de toutes les facettes de ce qui nous reste d’existence. La déréalisation du monde, la déshumanisation de quotidien qu’elle provoque, a été la grande affaire, le grand souci de son existence. Et la force du périple critique de L’Obsolescence, c’est de traverser le monde des machines pour nous porter ensuite vers une investigation minutieuse sur les médias et la vie quoptidienne. A l’instar d’une grande partie de l’école de Francfort, avec laquelle il avait noué d’étroites relations, en particulier avec le sociologue Theodor W. Adorno, Anders a esquissé une version non idéaliste de l’analyse du « bavardage », développée par Heidegger dans son Sein und Zeit. Selon lui, la production de l’homme de masse par lui-même est réalisé par le truchement de son éclatement en fonctions isolées du besoin et de la jouissance. Alors bien sûr, certaines des thèses, ou des larmes, de son Obsolescence paraîtront peut-être sidérantes par l’intensité même de son catastrophisme...

N’empêche : à mesure de la lecture il devient difficile de ne pas reconnaître, dans la loupe du philosophe, une image approchante de notre monde en 2011.

Alexis Lacroix